Dakar, Sénégal
Par Monique NGO MAYAG
Rencontré dans sa famille à Dakar, M. Tahirou, yeux saillants et traits marqués par la fatigue, raconte vivre au rythme des crises provoquées par cette maladie génétique héréditaire, qui touche près de huit millions de personnes dans le monde.
Douleurs osseuses, anémie sévère, fatigue extrême, maux de tête intenses. Ces symptômes le conduisent régulièrement à l’hôpital, relate-t-il, sous le regard impuissant et les yeux embués de larmes de sa mère, Rabiatou, 40 ans.
Les accès de douleurs surviennent parfois en classe, l’obligeant à s’absenter régulièrement des cours et perturbant sa scolarité.
L’Afrique concentre à elle seule près de 80% des personnes atteintes de drépanocytose. Pourtant, le continent reste largement dépendant de traitements coûteux importés d’Europe et d’Amérique, notamment l’hydroxyurée, le médicament de référence recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Selon cette institution, ce traitement permet de réduire “les crises douloureuses, les hospitalisations, les besoins en transfusion (sanguine) et la mortalité”.

Africa accounts for nearly 80 percent of all sickle cell disease cases. Yet the continent remains largely dependent on expensive treatments imported from Europe and the Americas, especially hydroxyurea, the treatment recommended by the World Health Organization (WHO).
The medication helps reduce painful crises, hospitalisations, the need for blood transfusions and death, according to the organisation. (Photo by SEYLLOU / AFP)

– Intérêt de pays africains –
“J’avais trois ans quand on m’a diagnostiqué la drépanocytose. Depuis, je vis avec”, explique M. Tahirou, affaissé dans le salon de la maison familiale.
Au Sénégal, le groupe pharmaceutique Teranga Pharma a investi dans la production d’un traitement local présenté comme plus accessible et adapté aux réalités des patients. En novembre 2025, l’entreprise a lancé Drépaf, disponible en dosages de 500 mg pour les adultes et de 100 mg pour les enfants, avec l’objectif annoncé de “réduire les crises par trois”.
Teranga Pharma se présente comme le premier fabricant d’hydroxyurée en Afrique francophone. D’autres entreprises produisent ce médicament en Afrique, notamment Bond Chemical au Nigeria depuis 2007. En Ouganda, une autre usine a annoncé le 20 mai 2026 le lancement de sa production locale, dans une installation dédiée à Luzira, près de Kampala.
Le générique du laboratoire sénégalais constitue un espoir de combler le manque de traitements adaptés aux jeunes patients, et de réduire la dépendance aux médicaments importés, plus coûteux. Il suscite déjà l’intérêt de plusieurs pays du continent.
Cette initiative, financée à hauteur de 4 milliards de francs CFA (6,1 millions d’euros), intervient dans un contexte de difficultés d’accès aux traitements importés. Une étude publiée en 2023 dans Blood, la revue de l’American Society of Hematology (ASH), rapporte que 78% des professionnels de santé interrogés dans 13 pays d’Afrique subsaharienne francophone ont signalé des ruptures fréquentes d’approvisionnement en hydroxyurée.
Les deux conditionnements de Drépaf sont commercialisés respectivement à 3.000 FCFA (4,60 euros) et à 1.500 FCFA (2,30 euros), selon le prix d’usine. Les traitements jusqu’alors disponibles, comme Hydréa et Siklos, sont jusqu’à trois fois plus chers.
Le directeur général de Teranga Pharma, Mouhamadou Sow, pharmacien, souligne que Drépaf pour enfant vient combler un vide dans la prise en charge pédiatrique de la drépanocytose, avec une formulation adaptée dès l’âge de neuf mois.
“Ces enfants n’avaient aucune solution pharmaceutique adaptée. Les médecins devaient souvent traiter les conséquences de la maladie plutôt que de pouvoir agir à sa source, au niveau des globules rouges”, explique M. Sow depuis l’usine de l’entreprise bâtie sur un site de 9.000 mètres carrés à Mbao, dans la banlieue est de Dakar.
Teranga Pharma travaille actuellement avec un partenaire technique indien pour renforcer progressivement sa production et approvisionner d’autres pays africains.
“Nous travaillons déjà avec le Burkina Faso, la Guinée et la Côte d’Ivoire”, indique le laboratoire, qui a aussi reçu des demandes de la République démocratique du Congo, du Gabon et du Cameroun.

(Photo by SEYLLOU / AFP)

– Moins de crises –
L’entreprise ambitionne de couvrir, d’ici 2030, l’ensemble de la demande provenant d’Afrique subsaharienne, dans le cadre d’une stratégie visant à renforcer la souveraineté pharmaceutique du continent.
Selon Maguèye Ndiaye, président de l’Association sénégalaise de lutte contre la drépanocytose (ASD), Drépaf constitue surtout une avancée pour la prise en charge des enfants. “Jusqu’ici, les patients devaient acheter deux boîtes de 20 comprimés. Désormais, une seule boîte de Drépaf, qui en contient 60, suffit, pour le même prix”, souligne-t-il.
Une amélioration de la prise en charge dont témoigne Lala Dieng, dont le fils de 17 ans a été diagnostiqué il y a six ans. “Les médecins prescrivaient Hydrea 500 pour atténuer ses crises. Tout récemment, il est passé au Drépaf 100 et je constate qu’il en fait beaucoup moins”, confie-t-elle .
Au Centre national de transfusion sanguine à Dakar, Maguèye Ndiaye dit voir défiler de nombreux patients dont la vie s’est améliorée grâce à la sensibilisation au dépistage précoce et pré-nuptial. Porteur génétique de la drépanocytose, cet homme d’une soixantaine d’années partage depuis 20 ans son expérience et est engagé dans la sensibilisation autour de la maladie.
Le 19 juin, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la drépanocytose, il a ainsi réuni des spécialistes de différents horizons, convaincu qu’une prise en charge globale médicamenteuse et psycho-sociale peut contribuer à améliorer l’espérance de vie des malades.
Humaniterre avec AFP






