Port-Soudan, Soudan
Mรชme pendant les mois oรน elle a รฉtรฉ dรฉscolarisรฉe, dรฉplacรฉe par les combats qui font rage depuis avril 2023 entre l’armรฉe et ses rivaux paramilitaires, “je rรฉvisais mes leรงons encore et encore”, confie cette adolescente ย dans le camp d’Al-Hichan, prรจs de Port-Soudan.
Elle fait partie des plus de 25 millions de mineurs que compte le Soudan, soit la moitiรฉ de la population, dont plus de huit millions sont actuellement dรฉscolarisรฉs selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef).
Sur un terrain vague du site, des tentes, disposรฉes en carrรฉ, font office d’รฉcole pour plus de 1.000 รฉlรจves.
Prรจs d’un tiers d’entre eux ont d’abord suivi un programme accรฉlรฉrรฉ de l’agence onusienne pour se remettre ร niveau.
Le camp rรฉsonne dรฉsormais de rires, les รฉlรจves s’รฉbattent ร l’heure de la rรฉcrรฉation, mais la plupart ont survรฉcu ร des horreurs, connu la faim, les tirs de roquettes.
–ย Soif d’apprendre –
Des chars, des armes et la mort omniprรฉsente: dans les premiers jours, leurs dessins รฉtaient dominรฉs par la guerre.
“Ils arrivent ici effrayรฉs, รฉpuisรฉs, isolรฉs, mais avec le temps on voit leurs croquis changer, ils commencent ร s’adapter et ร assimiler ce qu’ils ont vรฉcu”, explique Mira Nasser, porte-parole de l’Unicef.
Dans une tente, des enfants rรฉpรจtent, aprรจs une travailleuse sociale, comment se laver les mains et des filles rรฉcitent un poรจme en choeur.
Ailleurs, une enseignante, elle-mรชme dรฉplacรฉe, dispense ร sa classe de sixiรจme les bases de physique-chimie, tandis que son fils de trois ans tire sur sa jupe.
Awatef al-Ghaly, professeure d’arabe de 48 ans dรฉplacรฉe du Nord-Darfour, se souvient de ses premiers jours sur le site, quand des milliers de familles erraient, hรฉbรฉtรฉes, avec leurs enfants.
“Nous รฉtions 60 enseignants ici, nous nous sommes simplement mis au travail”, raconte-t-elle.
Ils ont rรฉparti les รฉlรจves par niveau, bricolรฉ un emploi du temps et commencรฉ les cours par des rรฉvisions.
“Il a fallu beaucoup de patience, au dรฉbut les enfants รฉtaient tous assis par terre”, relate Souad Awadallah, 52 ans, qui a donnรฉ des cours d’anglais pendant quatre dรฉcennies au Sud-Darfour avant d’arriver ร Port-Soudan.
Des pupitres s’alignent dรฉsormais dans les tentes. Les รฉlรจves s’y serrent ร quatre sur un banc.
Malgrรฉ les difficultรฉs, leur dรฉtermination est indomptable et l’รฉtablissement de fortune a vu sa premiรจre promotion passer de l’รฉcole primaire au collรจge, souligne Mme Ghaly avec fiertรฉ.
“Mรชme quand c’รฉtait difficile, en pleine chaleur estivale et avec des insectes partout, les enfants voulaient apprendre”, dit-elle. “Avant les examens, certains nous suivaient jusque chez nous en nous suppliant d’organiser des rรฉvisions supplรฉmentaires”.
– “Aider les gens” –
Leur avenir “est en jeu et l’รฉducation est en soi une forme de protection”, explique Mira Nasser.ย “Ici ils peuvent au moins retrouver un semblant de normalitรฉ”.
Selon elle, certains “avaient mรชme oubliรฉ comment lire et รฉcrire” quand ils sont arrivรฉs au camp.
“Cette guerre a dรฉtruit les gens psychologiquement”, souffle Fatma, 16 ans, qui rattrape deux annรฉes de scolaritรฉ perdues et veut devenir psychiatre.
“Mon pรจre se trouvait dans le grand marchรฉ de Khartoum quand les paramilitaires ont dรฉbarquรฉ et tuรฉ les gens. Il s’est รฉchappรฉ mais il ressent encore cette douleur”, poursuit-elle.
Les blessures sont aussi physiques. Une fillette salue de son unique main l’รฉquipe de l’AFP: elle a รฉtรฉ blessรฉe ร Khartoum, son bras droit est amputรฉ au-dessus du coude.
Sans compter la faim: parmi les plus de cinq millions d’enfants dรฉplacรฉs au Soudan, beaucoup en souffrent et plus de 825.000 petits de moins de 5 ans sont victimes de malnutrition aiguรซ.
Le recours ร des enfants soldats a aussi รฉtรฉ signalรฉ partout dans le pays, et la violence sexuelle endรฉmique visant les filles empรชche nombre d’entre elles de retourner ร l’รฉcole, mรชme dans les zones ร l’abri des combats.
Pour les รฉlรจves d’Al-Hichan, la reprise des cours leur donne des ailes malgrรฉ la nostalgie de la vie d’avant.
“Mes amis et ma famille me manquent, mon รฉcole ร Khartoum me manque, elle รฉtait pleine d’arbres”, dรฉcrit Ibrahim, 14 ans. Mais lui aussi a un objectif: “devenir ingรฉnieur pรฉtrolier”.
Un autre garรงon, Rizeq, maillot rouge de Manchester United, prend son courage ร deux mains et s’avance vers les adultes. “Je veux plus de cours d’anglais le soir”, dit-il, la voix un peu tremblante mais la poitrine bombรฉe pour dรฉfendre sa cause.
Humaniterre avec AFP






