Freetown, Sierra Leone
Par Par Saidu BAH ร Freetown, avec Lucie PEYTERMANN ร Dakar
“Je le fais pour gagner de quoi survivre”, tรฉmoigne la cinquantenaire, rencontrรฉe dans la mangrove, machette et gants ร la main pour arracher les huรฎtres poussant sur les racines aรฉriennes des palรฉtuviers. “C’est un mรฉtier qui est dur physiquement et qui peut รชtre dangereux”.Cette cueillette artisanale รฉprouvante, effectuรฉe essentiellement par des femmes, exige de s’immerger ร marรฉe basse, pieds nus et souvent jusqu’ร la poitrine, dans les eaux boueusesย et la touffeur de la mangrove, afin d’atteindre des rochers ou les palรฉtuviers oรน sont accrochรฉes les huรฎtres sauvages.
“Aprรจs la rรฉcolte, gรฉnรฉralement on les cuit ร la vapeur, en utilisant du bois de mangrove, pour ouvrir les coquilles ร la main”, explique Mme Turay, qui travaille dans les mangroves de la pรฉninsule oรน se situe la capitale, Freetown.





– Huรฎtres en ragoรปt –
Ce mets trรจs apprรฉciรฉ des Sierra-Lรฉonais se dรฉguste en famille ou au restaurant, le plus souvent en ragoรปt, parfois grillรฉ ou sรฉchรฉ. La dรฉgustation des huรฎtres fraรฎches est plutรดt une habitude des expatriรฉs ou des touristes de passage.
Mme Turay affirme pouvoir gagner en pรฉriode de bonne rรฉcolte environ sept dollars (six euros) par jour, qui servent ร nourrir sa famille et payer les frais de scolaritรฉ de ses enfants.
C’est ร son adolescence que les femmes de sa communautรฉ l’ont emmenรฉe apprendre cette cueillette pratiquรฉe dans les mangroves de plusieurs pays ouest-africains.
Les hommes, eux, ramassent le bois des palรฉtuviers pour en faire du bois de chauffage ou des constructions.
La Sierra Leone est dotรฉe d’une biodiversitรฉ spectaculaire mais son environnement est menacรฉ de maniรจre dramatique par la dรฉforestation, les activitรฉs humaines et l’empiรจtement illรฉgal de l’urbanisation sur des terres fragiles, flรฉaux contre lesquels les autoritรฉs peinent ร lutter.
Mme Turay dit avoir constatรฉ une baisse du rendement de la rรฉcolte.
“Aujourd’hui des gens viennent pour couper les arbres de la mangrove”, dรฉplore-t-elle, les bras ballants. “Ils disent que c’est pour prendre la terre… mais la mangrove, c’est notre gagne-pain !”
La dรฉforestation affectant la mangrove – pourtant une zone humide riche ร l’รฉcosystรจme vital pour les cรดtes – ร Freetown est due ร l’urbanisation, ร la collecte de bois de chauffage et aux constructions illรฉgales, qui ont causรฉ une perte de plus de 25% de la couverture depuis 1990, selon les estimations officielles.
Et la cueillette des huรฎtres sauvages, ร force de coupes et de rรฉcoltes, a contribuรฉ ร aggraver ce phรฉnomรจne.


(Photo by Gemma Bonfiglioli / AFP)


– “Ferme ร huรฎtres” –
Des images satellitaires montrent que la superficie de la mangrove le long de la zone cรดtiรจre de Aberdeen, ร la pรฉriphรฉrie de Freetown, s’est rรฉduite de 537 hectares en 2017 ร 458 en fรฉvrier 2025, selon l’ONG Environmental Justice Foundation (EJF).
Aberdeen Creek est un ensemble de zones humides ayant une importance internationale pour les oiseaux d’eau.
Les pieds au milieu d’un marรฉcage, des constructions grignotant la zone au loin, Aminata Koroma, 32 ans, dรฉcrit la dรฉsolation autour d’elle dans la baie de Cockle, prรจs d’Aberdeen Creek: “Vous voyez comme c’est vide… il y avait tellement de mangrove avant et beaucoup de poissons…”
Le gouvernement sierra-lรฉonais et des communautรฉs villageoises ont lancรฉ ces derniรจres annรฉes des opรฉrations de replantation de mangrove, pour mieux protรฉger les cรดtes et lutter contre le changement climatique.
Abubakarr Barrie, 28 ans, cofondateur et coordinateur de projet de l’ONG “Nature for Mangroves”, s’active avec des rรฉsidents de Kolleh Town, situรฉe sur le littoral de la capitale.
Au milieu de l’eau marรฉcageuse, le groupe construit une รฉtonnante structure en bambous, sur lesquels pendent des cordes oรน sont enfilรฉes des coquilles d’huรฎtres et des รฉcorces de noix de coco pour inciter des huรฎtres sauvages ร se fixer dessus. L’ONG cultive aussi des naissainsย (bรฉbรฉs huรฎtres), le tout constituant une “ferme ร huรฎtres”, et restaure des mangroves.
Ces fermes se veulent une alternative ร la technique ancestrale de cueillette des huรฎtres sauvages et ร ses effets nรฉfastes sur les mangroves, explique M. Barrie.
L’ONG souhaite “rรฉduire la pression (des communautรฉs) sur l’รฉcosystรจme des mangroves, en introduisant un moyen de subsistance alternatif grรขce ร ces fermes ร huรฎtres”.
“Si nous ne protรฉgeons pas nos mangroves, des millions d’habitants des zones cรดtiรจres ร travers le monde, y compris ceux de Kolleh Town, risquent de ne plus avoir de moyens d’existence durables”, plaide-t-il.
Humaniterre avec AFP






