Yaoundรฉ, Cameroun
Par ELISE KENIMBENI
Selon lโONU, lโAfrique enregistre le taux de fรฉminicides le plus รฉlevรฉ au monde, avec trois cas pour 100.000 femmes, contre 0,5 en Europe.
Le flรฉau touche aussi dโautres pays du continent, comme lโAfrique du Sud, oรน neuf femmes ont รฉtรฉ tuรฉes dans une sรฉrie de meurtres qui suscite un vif รฉmoi depuis le 15 juillet.
– Meurtre –
Au domicile de la sลur aรฎnรฉe de la victime, ร Emana, un quartier populaire de Yaoundรฉ, ses proches, le visage marquรฉ par la tristesse, peinent ร contenir leur รฉmotion alors quโils organisent les obsรจques.
Entourรฉe de sa famille, Rรฉgina Mbatiabuh Ngukum se remรฉmore avec douleur son arrivรฉe ร lโhรดpital, oรน elle a dรฉcouvert le corps de sa sลur trentenaire recouvert dโun drap.
“Jโai vu son visage dรฉfigurรฉ, couvert de marques de coups, la bouche dรฉchirรฉe et la mรขchoire brisรฉe”, confie-t-elle les larmes aux yeux.
Gรฉraldine avait rencontrรฉ son conjoint en dรฉcembre 2025. Ils sโรฉtaient mariรฉs traditionnellement en juillet.
Le soir du meurtre, son mari a affirmรฉ sโรชtre disputรฉ avec elle aprรจs une sortie, au cours de laquelle elle serait rentrรฉe avec une bouteille de biรจre ร moitiรฉ vide ร la main.
Sa sลur conteste cette version. Elle est catรฉgorique : Gรฉraldine ne sortait pas. ร lโhรดpital, elle rรฉcupรจre le tรฉlรฉphone de sa sลur et dรฉcouvre, sous le choc, une sรฉrie de photos de Gรฉraldine, le visage couvert de bleus.


-“C’est grave”-
Pour la sรฉnatrice Franรงoise Puene, engagรฉe depuis des annรฉes dans la dรฉfense des droits des femmes, cette hausse sโexplique par plusieurs facteurs : “les femmes dรฉnoncent de plus en plus, mais aussi la crise รฉconomique. Depuis la Covid-19, les violences ont pris de lโampleur”.
Dans son centre, elle dit avoir accompagnรฉ plus de 5.000 femmes vers lโindรฉpendance grรขce ร des programmes de microcrรฉdit et sensibilisรฉ plus de 300.000 personnes aux droits des femmes.
“Dโaprรจs les statistiques, nous constatons un meurtre toutes les dix minutes. Depuis que vous รชtes en train de mโinterroger, dรฉjร deux femmes ont รฉtรฉ assassinรฉes. Cโest grave ! Cโest grave !”, lance-t-elle aux journalistes
La psychiatre Laure Justine Menguene pointe la sociรฉtรฉ patriarcale et une รฉducation violente, dans laquelle lโhomme “grandit avec cette idรฉe quโil est supรฉrieur ร la femme”.
Viviane Tathi Yende, cofondatrice de l’association Stop Fรฉminicides 237 et prรฉsidente de Sourires de femmes, รฉvoque dโautres facteurs : consommation dโalcool et de drogues, difficultรฉs รฉconomiques, tensions entre traditions et modernitรฉ et sentiment dโimpunitรฉ.
“Il y a beaucoup dโimpunitรฉ et de tabou autour de la rรฉpression des auteurs de violences. ร chaque fois, on privilรฉgie un arrangement ร lโamiable”, dรฉplore-t-elle.

– Une loi en prรฉparation –
La rรฉponse judiciaire est au cลur des revendications. Martine Ahanda Tana, juge dโinstruction ร Yaoundรฉ, estime quโune lรฉgislation spรฉcifique permettrait dโharmoniser la rรฉponse aux meurtres de femmes dans un contexte de violences conjugales.
Le Code pรฉnal camerounais ne reconnaรฎt pas explicitement le terme de fรฉminicide. La justice qualifie ces crimes de meurtre ou dโassassinat, sans rรฉfรฉrence au genre de la victime.
“Tant quโil nโy a pas de texte spรฉcifique, chaque magistrat va se baser sur les faits qui lui sont prรฉsentรฉs et sur le Code pรฉnal”, explique-t-elle.
Selon elle, une loi dรฉfinissant prรฉcisรฉment le fรฉminicide et prรฉvoyant des sanctions adaptรฉes permettrait dโรฉtablir un cadre juridique commun.
La ministre de la Promotion de la femme et de la famille a annoncรฉ fin aoรปt quโun projet de loi, en prรฉparation depuis plusieurs annรฉes, faisait consensus et devait รชtre examinรฉ lors de la session parlementaire de novembre.
Face ร la lenteur des institutions, les rรฉactions se multiplient.
Le parti dโopposition MRC a dรฉnoncรฉ dans un communiquรฉ “une passivitรฉ coupable” du gouvernement de Paul Biya, 93 ans et au pouvoir depuis prรจs de 44 ans.
Human Rights Watch a appelรฉ fin aoรปt les autoritรฉs camerounaises ร prendre des mesures immรฉdiates contre les violences basรฉes sur le genre, aprรจs plusieurs meurtres de femmes signalรฉs entre le 6 et le 26 aoรปt.
La footballeuse camerounaise Ajara Nchout Njoya a dรฉnoncรฉ sur ses rรฉseaux sociaux, fin aoรปt, la “vague tragique” de fรฉminicides. “รtre une femme au Cameroun ne devrait jamais รชtre un risque”, a-t-elle รฉcrit.
Le mari de Gรฉraldine a รฉtรฉ arrรชtรฉ quelques jours aprรจs les faits, ร plus de 300 km de Yaoundรฉ. Il nie avoir tuรฉ sa femme.
Pour Courage Anushuni, qui doit enterrer sa mรจre, une seule exigence: “que justice soit rendue”.
Humaniterre avec AFP






