Tawila, Soudan
Des milliers de personnes auraient รฉtรฉ capturรฉes par les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) – qui combattent l’armรฉe depuis 2023 – lors de leur prise de contrรดle de la derniรจre grande ville du Darfour qui leur rรฉsistait encore, en octobre.”Quand les gens mouraient de soif ou de faim, ils nous battaient pour nous forcer ร aller les enterrer dehors”, tรฉmoigne M. el-Din, ancien dรฉtenu de 42 ans.
“On nous rรฉduisait au travail forcรฉ : porter leurs bagages, du matรฉriel, des armes. Si nous รฉtions lents, ils nous frappaient ร coups de fouet”, confie-t-il depuis Tawila, une ville refuge ร lโouest d’El-Facher, oรน vivent des centaines de milliers de dรฉplacรฉs.
En fรฉvrier, une mission d’enquรชte de l’ONU a fait รฉtat d'”actes de gรฉnocide” ร El-Facher aprรจs que la ville est tombรฉe aux mains des FSR. Et le bureau des droits humains de l’ONU a aussi rรฉvรฉlรฉ – avec le Centre pour la rรฉsilience de l’information (CIR) – l’existence d’un vaste rรฉseau carcรฉral formรฉ d’hรดpitaux, d’รฉcoles et de conteneurs convertis en geรดles, comme celui oรน M. el-Din a failli mourir.
Les FSR exercent dรฉsormais un contrรดle absolu sur El-Facher, dรฉcrite comme une “ville fantรดme” par les rares humanitaires autorisรฉs ร y entrer.
ร Tawila, un journaliste ย a pu recueillir les rares tรฉmoignages d’anciens dรฉtenus, qui sont aujourd’hui rรฉfugiรฉs dans des abris prรฉcaires.

– “Gorgรฉes d’eau” –
Lors de l’assaut des FSR sur El-Facher, le 26 octobre, M. el-Din et six autres hommes ont รฉtรฉ “battus et accusรฉs de combattre pour lโarmรฉe”, explique le rescapรฉ en s’appuyant sur une bรฉquille, le corps marquรฉ par ses blessures.
Jetรฉ ร l’arriรจre d’un pick-up, il a รฉtรฉ conduit au marchรฉ d’al-Borsa puis enfermรฉ avec 120 autres hommes dans un conteneur, privรฉ d’air.
Pendant plus d’un mois, leur survie n’a tenu qu’ร “de minuscules gorgรฉes d’eau” et “un peu de lentilles”.
Les enquรชtes de l’ONU et du CIR, basรฉ ร Londres, montrent que des fonctionnaires, des mรฉdecins, des journalistes, des enseignants et des humanitaires figuraient parmi les dรฉtenus.
Beaucoup ont รฉtรฉ sรฉquestrรฉs contre ranรงon ou en raison de leur appartenance ethnique.
Un porte-parole des FSR a dรฉclarรฉ ย que ces rapports relevaient de la “propagande”, accusant lโarmรฉe “dโutiliser des civils comme boucliers humains”.

– “Ongles arrachรฉs ร la pince” –
L’un des principaux centres de dรฉtention a รฉtรฉ l’hรดpital pรฉdiatrique d’El-Facher, oรน plus de 2.000 hommes ont รฉtรฉ entassรฉs sans nourriture, ni eau.
Abdallah Idris, 45 ans, dit y รชtre restรฉ un mois. Rรฉduit ร ne boire que du sรฉrum physiologique, il assure avoir vu des dizaines de personnes mourir chaque jour.
L’ONU a recensรฉ jusqu’ร 40 dรฉcรจs quotidiens lors du pic de ce qui semblait รชtre une รฉpidรฉmie de cholรฉra, tuant 260 personnes en une semaine.
Outre la maladie, “la torture รฉtait horrible, surtout pour les jeunes hommes”, ajoute-t-il. “Si vous essayiez de parler, ils vous abattaient.”
Ahmed Aman, un autre ancien dรฉtenu de 45 ans, rapporte que certains ont eu les “ongles arrachรฉs ร la pince”.
– “Comme des bรชtes” –
Nedal Yasser, 27 ans, a รฉtรฉ enlevรฉe au lendemain de l’assaut des FSR.
Durant six semaines, elle a รฉtรฉ baladรฉe d’un site de dรฉtention ร l’autre, passant par al-Mina al-Bary, un dรฉpรดt de bus oรน, selon lโONU, des centaines de personnes รฉtaient dรฉtenues dans environ 70 conteneurs.
“J’ai รฉtรฉ battue, ligotรฉe, interrogรฉe. Quand ils ont su que mon mari รฉtait soldat, la torture a empirรฉ”, raconte-t-elle. “Nous avons รฉtรฉ exploitรฉes et harcelรฉes sexuellement, on ne nous permettait dโaller aux toilettes que de temps en temps.”
Elle et d’autres femmes se sont vu ordonner de payer des ranรงons de 2.000 dollars, mais tout ce quโelle possรฉdait avait “dรฉjร รฉtรฉ pillรฉ”.
Aprรจs avoir รฉtรฉ “agressรฉe” dans une maison, Mme Yasser a รฉtรฉ abandonnรฉe dans une zone reculรฉe et a marchรฉ des dizaines de kilomรจtres jusqu’ร Tawila, faisant une fausse couche en chemin.
LโONU a documentรฉ des actes de torture gรฉnรฉralisรฉs et des “traitements cruels, inhumains et dรฉgradants”, notamment des violences sexuelles, des passages ร tabac ร lโaide de barres de bois, des flagellations et des suspensions ร des arbres.
A Tawila, les survivants souffrent des sรฉquelles de leur dรฉtention.
Le dos de M. Aman est “en lambeaux” ร cause des coups tandis que Mme Yasser s’รฉvanouit au moindre effort.
Ahmed al-Sheikh, mรฉcanicien de 43 ans, est dรฉsormais borgne et boiteux aprรจs avoir รฉtรฉ frappรฉ par un combattant des FSR.
Il nโa atteint un lieu sรปr quโen fรฉvrier, aprรจs quatre mois passรฉs ร la prison de Shala, oรน, selon lโONU, les FSR dรฉtenaient plus de 2.000 prisonniers en janvier.
“Ils tuaient des gens juste devant nous”, a-t-il racontรฉ. “Ils sรฉlectionnaient des personnes au hasard et les abattaient comme des bรชtes.”
Selon l’ONU, au moins 6.000 dรฉtenus ont รฉtรฉ transfรฉrรฉs d’El-Facher vers la prison de Tagris ร Nyala, bastion des FSR, oรน rรจgne un black-out total.
HUMANITERRE avec AFP





