Mekelle, Ethiopie
La nuit est tombรฉe depuis plusieurs heures sur Mekelle, capitale de l’Etat rรฉgional รฉthiopien du Tigrรฉ, mais des dizaines de jeunes hommes, portant sacs ร dos et valises, marchent en quรชte d’un bus pour Addis Abeba. “Ce n’est plus sรปr ici”, lรขche Abel, 23 ans.
Chaque jour, par bus ou avion, des centaines de personnes quittent la rรฉgion, la plus septentrionale de l’Ethiopie, de peur qu’un nouveau conflit n’รฉclate. Aucun chiffre officiel n’est disponible.
Depuis plusieurs semaines, des soldats de l’armรฉe fรฉdรฉrale รฉthiopienne sont massรฉs ร la frontiรจre sud du Tigrรฉ, vers laquelle se sont รฉgalement dรฉployรฉes des forces tigrรฉennes, loyales au TPLF (Front de libรฉration du Peuple du Tigrรฉ), parti historique qui dirige l’Etat rรฉgional.
Abel, dont le prรฉnom a รฉtรฉ changรฉ, a combattu dans les rangs des forces tigrรฉennes durant la guerre qui a ravagรฉ la rรฉgion entre 2020 et 2022 et opposรฉ le gouvernement fรฉdรฉral aux autoritรฉs du TPLF, entrรฉes en rรฉbellion contre le pouvoir central.
Au moins 600.000 personnes ont รฉtรฉ tuรฉes, selon une estimation de l’Union africaine, jugรฉe basse par de nombreux experts.
L’accord de paix qui y a mis un terme n’a jamais รฉtรฉ complรจtement mis en oeuvre. L’Ethiopie et l’Erythrรฉe voisine se sont en outre rรฉcemment lancรฉes dans une bataille verbale virulente, de mauvais augure pour le Tigrรฉ dont le nord jouxte l’Erythrรฉe.
“J’ai vu des gens mourir. Je ne veux pas revivre cela, je ne veux pas que la guerre me rattrape une nouvelle fois”, explique Abel.
Plusieurs de ses proches ont dรฉjร quittรฉ la rรฉgion, dit-il, “il n’y a plus personne ici. Beaucoup d’รฉtudiants sur mon campus sont dรฉjร partis”.
Cinq bus prennent la route chaque soir, sans un siรจge libre, de la gare routiรจre vers Addis Abeba, ร environ 700 km. Les avions pour la capitale sont รฉgalement bien remplis, malgrรฉ des tarifs en hausse.

– Pรฉnuries –
Le Tigrรฉ, qui comptait avant la guerre quelque six millions d’habitants, est aussi touchรฉ par des pรฉnuries.
A Mekelle, la quasi-totalitรฉ des stations-services sont fermรฉes. L’essence est importรฉe illรฉgalement de la rรฉgion Afar voisine. Tout passe par le marchรฉ noir.
A de nombreux carrefours, des bouteilles remplies d’essence sont en vente. Leur prix grimpe rapidement. En quelques jours, le litre est passรฉ de 300 ร 430 biir (de 1,7 ร 2,4 euros), a constatรฉ un journaliste.
Le gouvernement รฉthiopien a cessรฉ depuis plusieurs mois de verser au Tigrรฉ les subventions fรฉdรฉrales dues aux Etats rรฉgionaux. De nombreux fonctionnaires territoriaux ne sont plus payรฉs. Les banques sont ร court de liquiditรฉs.
Mekelle a รฉtรฉ largement รฉpargnรฉe par le dernier conflit, ร la diffรฉrence de Chercher, ville d’environ 50.000 habitants ร quelque 150 km au sud de la capitale rรฉgionale, prรจs des frontiรจres avec les rรฉgions voisines Afar et Amhara, oรน sont massรฉes les troupes fรฉdรฉrales.
Au bord de la route y mรจnant, gรฎt un char dรฉtruit, pris dans les herbes hautes, vestige des combats de la derniรจre guerre.
Mahlet Terefe tient une petite boutique ร Chercher. Des affrontements ont รฉclatรฉ ร proximitรฉ fin janvier, des tirs d’artillerie lourde ont retenti, raconte la jeune femme de 23 ans, partie alors plusieurs jours avec son fils de 3 ans.
De nombreux jeunes hommes aussi ont fui Chercher, mais eux ne sont pas revenus, poursuit-elle, assurant vouloir ร nouveau partir “avant que รงa ne recommence”.
– “Nouvelle guerre” –
“Nous en avons assez des guerres au Tigrรฉ”, dit-elle. Outre le dernier conflit, au cours duquel elle dit avoir perdu un frรจre, la rรฉgion fut aussi le principal thรฉรขtre de la guerre meurtriรจre ayant opposรฉ entre 1998 et 2000 l’Ethiopie et l’Erythrรฉe.
“Il y aura une nouvelle guerre”, dรฉplore pourtant Zinabu Gebredhin, administrateur local ร Chercher, notant que les forces fรฉdรฉrales sontย mobilisรฉes ร proximitรฉ. “Leur base principale se trouve ร environ 23 km et elles pris position sur des collines ร environ 10 km”, assure ce membre du TPLF.
Aprรจs avoir gouvernรฉ l’Ethiopie durant prรจs de 30 ans, le TPLF a รฉtรฉ marginalisรฉ ร l’arrivรฉe au pouvoir de l’actuel Premier ministre Abiy Ahmed en 2018, puis a vu son homologation annulรฉe.
Les autoritรฉs d’Addis Abeba et le TPLF s’accusent mutuellement d’รชtre responsables de la dรฉtรฉrioration de la situation.
Amanuel Assefa, numรฉro 2 du TPLF a affirmรฉ rรฉcemment ย que le gouvernement fรฉdรฉral se prรฉparait “ร lancer une guerre au Tigrรฉ”.
Abiy Ahmed a assurรฉ le lendemain privilรฉgier “le dialogue”, accusant le TPLF de refuser tout “compromis”.
Des accusations rรฉciproques qui ne changent rien pour Berhan Adhana, 50 ans, dont le petit stand d’รฉpices du marchรฉ de Chercher est quasi-dรฉsert.ย “La guerre est destructrice et elle ruine un pays”, remarque-t-elle. “Nous voulons simplement la paix.”
Humaniterre avec AFP






