Rufisque, Sรฉnรฉgal
Depuis son village de pรชcheurs ร Rufisque, en banlieue de Dakar, Ibrahima raconte que tout le poisson “est pris sur notre passage. Donc, il n’y a plus d’espoir…”
Les chalutiers de fond et les navires industriels, qui battent gรฉnรฉralement pavillon sรฉnรฉgalais mais dont il est difficile de dรฉterminer la vรฉritable nationalitรฉ des armateurs, expรฉdient leurs prises ร l’รฉtranger.
“Si vous creusez un peu, la propriรฉtรฉ effective” des bateaux dans les eaux sรฉnรฉgalaises revient ร des Espagnols, des Italiens, des Franรงais, des Chinois ou des Turcs, entre autres, explique ย Bassirou Diarra, responsable pour le Sรฉnรฉgal de la Fondation pour la Justice Environnementale (EJF).
“Non seulement le poisson manque pour le marchรฉ du Sรฉnรฉgal, pour la sรฉcuritรฉ alimentaire, mais l’argent qui doit revenir pour l’รฉconomie nationale, lร aussi ne revient pas”, souligne ce militant.
Les pratiques illรฉgales incluent selon lui la pรชche en zone interdite, l’usage de filets non rรฉglementaires ou encore le non-respect des aires marines protรฉgรฉes.




– ย Effondrementย –
Un rapport de l’EJF de 2025 souligne que 57% des groupes de poissons exploitรฉs au Sรฉnรฉgal sont en situation d’effondrement.
Face ร la disparition des ressources, de plus en plus de pรชcheurs tentent clandestinement la pรฉrilleuse route migratoire atlantique vers l’Europe.
Parmi eux, deux des fils d’Ibrahima Mar.
Le premier a rรฉussi la traversรฉe. Quelques annรฉes plus tard, son cadet, alors รขgรฉ d’environ 17 ans, a appelรฉ son pรจre: il se trouvait dans une pirogue de 140 personnes en route vers l’Espagne.
La famille a attendu des nouvelles pendant des jours, puis des semaines.ย Il n’est jamais rรฉapparu.
Sur les 700 kilomรจtres de cรดte sรฉnรฉgalaise, les pirogues de bois bariolรฉes omniprรฉsentes tรฉmoignent d’une activitรฉ essentielle: plus de 82.000 personnes travaillent dans la pรชche, soit environ 2% de la population active, selon le dernier recensement.
“Ce qu’une pirogue pรชchait avant en deux mois, actuellement cette pirogue peut pรชcher pendant plus de 6 ร 7 mois pour avoir ce mรชme tonnage”, se lamente Mamadou Diouf Sรจne, prรฉsident de la Commission des recettes du quai de pรชche de Rufisque.
Du charretier au vendeur de glace, en passant par la mareyeuse et la transformatrice, une multitude de professions dรฉpendent du secteur.
Sur le quai, Fatou Seck, poissonniรจre de 39 ans, propose dorades, carpes blanches et mulets.
“Les temps sont vraiment durs”, confie ย cette mรจre de 6 enfants. Pour “beaucoup d’entre nous (…) ce travail est notre seule source de revenu pour nourrir nos enfants.”
L’augmentation du nombre de pรชcheurs artisanaux, attirรฉs par une profession qui requiert peu de formation, a รฉgalement contribuรฉ au dรฉclin de la ressource halieutique.ย Les estimations du nombre de pirogues varient entre 12.000 et 19.000.
A cela s’ajoute le changement climatique qui pousse les petits poissons pรฉlagiques d’Afrique de l’Ouest โ des espรจces de petite taille, vivant souvent en bancs, qui sont traditionnellement pรชchรฉes par les Sรฉnรฉgalais โ ร se dรฉplacer vers le nord.


– “Far West” –
Les stocks de poissons sont en dรฉclin depuis une quarantaine d’annรฉes, mais les pรชcheurs artisanaux ont vraiment pris conscience du problรจme lorsque les petits pรฉlagiques, comme la sardinelle et le chinchard, ont commencรฉ ร disparaรฎtre il y a une quinzaine d’annรฉes.
L’idรฉe que le Sรฉnรฉgal doive un jour importer du poisson, produit identitaire et ressource naturelle majeure, “est catastrophique”, s’affole Ibrahima Mar.
Cheikh Salla Ndiaye de la Direction de la Protection et de la Surveillance des Pรชches estime que la surveillance en mer est “trรจs difficile”, ajoutant que l’agence se fait aider par la marine et l’armรฉe de l’air.
Ibrahima a rรฉcemment embarquรฉ ร bord d’un navire de Greenpeace avec quatre autres pรชcheurs afin d’apprendre ร mieux repรฉrer et dรฉnoncer la pรชche illรฉgale.
“Auparavant, on comparait la haute mer au Far West, car il รฉtait impossible de savoir ce qui s’y passait vraiment”, raconte ย Sophie Cooke, analyste spรฉcialisรฉe dans les navires de pรชche chez Greenpeace, depuis le pont du bateau.
Mais de nouvelles technologies, notamment les dispositifs de localisation et les radars satellitaires, voire les smartphones que les pรชcheurs peuvent utiliser pour prendre des photos et localiser prรฉcisรฉment les bateaux, sont en train de changer la donne, ajoute-t-elle.
Ce sont des outils qu’Ibrahima Mar compte introduire dans sa communautรฉ.
Ses deux fils pรชcheurs ayant dรฉsormais quittรฉ la maison, l’un en Espagne et l’autre emportรฉ par la mer, le dรฉclin du poisson est pour lui une tragรฉdie intime autant qu’รฉconomique.
Quant ร son troisiรจme fils, il a dรฉcidรฉ de l’inscrire dans un centre de formation: “Il est en train d’apprendre la soudure mรฉtallique.”
Humaniterre avec AFP






