Samedi 26 octobre 2024
Par Pierre Donadieu
Ouangolodougou,ย Cรดte d’Ivoire
“Ici on a un toit et la sรฉcuritรฉ”. Poussรฉs hors de leur pays par les attaques jihadistes et les exactions de l’armรฉe et de ses supplรฉtifs, des dizaines de milliers de Burkinabรจ ont trouvรฉ refuge dans le nord de la Cรดte d’Ivoire, dans des sites d’accueil ou chez l’habitant.
En pรฉriphรฉrie de Ouangolodougou, le centre de Niorniguรฉ ressemble davantage ร un petit village organisรฉ qu’ร un camp de rรฉfugiรฉs.
Ici pas de tentes, mais un millier de maisons en brique de terre cuite et aux toits de tรดle ondulรฉe alignรฉes sur une dizaine d’hectares.
Plus de 6.000 “demandeurs d’asile” – la Cรดte d’Ivoire ne les reconnaรฎt pas comme rรฉfugiรฉs – y sont hรฉbergรฉs, en grande majoritรฉ des รฉleveurs Peul qui ont laissรฉ biens et bรฉtail derriรจre eux.
“Depuis qu’on est arrivรฉ, on a รฉtรฉ bien accueilli, on se sent bien ici”, explique Adama Maรฏga, qui allaite son bรฉbรฉ nรฉ un mois plus tรดt sur le site.
Chaque famille a un “abri”, avec une chambre et un petit salon. Une aire de jeux avec quelques balanรงoires jouxte une place oรน un petit marchรฉ se tient quotidiennement et quatre pompes mรฉcaniques permettent l’approvisionnement en eau.
Les femmes et les enfants constituent l’immense majoritรฉ de la population de Niorniguรฉ, encore traumatisรฉe par les exactions des jihadistes, des militaires ou des Volontaires pour la dรฉfense de la patrie (VDP, supplรฉtifs civils de l’armรฉe).
Le Burkina Faso est frappรฉ depuis prรจs de dix ans par des violences de groupes jihadistes liรฉs ร Al-Qaรฏda ou ร l’Etat islamique, qui ont fait des dizaines de milliers de morts, tandis que l’armรฉe et les VDP sont rรฉguliรจrement accusรฉs de commettre eux aussi des massacres contre des civils.
“Beaucoup de femmes ont perdu leurs maris lร -bas”, rappelle Fatou (le prรฉnom a รฉtรฉ modifiรฉ), dont l’รฉpoux a รฉtรฉ tuรฉ par des hommes armรฉs, depuis l’entrebรขillement de son abri.
– Site complet –
En ce mercredi pluvieux, c’est “jour de paie” pour chaque demandeur d’asile qui reรงoit un petit pรฉcule mensuel de 5.000 francs CFA (7,5 euros), distribuรฉ par le Programme alimentaire mondial (PAM), pour acheter de la nourriture.
Plusieurs centaines de personnes font la queue pour prรฉsenter leur carte plastifiรฉe de demandeur d’asile qui leur permet d’รชtre recensรฉes et obtenir la somme.
“Avec รงa, je vais pouvoir payer de la nourriture pour les enfants, peut-รชtre un sac de riz de 50 kg”, explique Amadou Barry, qui repart avec 30.000 francs (45 euros) en poche pour sa famille de six personnes.
Mais la somme qui constitue souvent l’unique ressource des demandeurs d’asile a rรฉcemment รฉtรฉ divisรฉe par deux en raison de l’afflux de demandes.
“Ici, on a un toit et la sรฉcuritรฉ, mais les ressources se font rares et nous n’avons pas de travail, alors les enfants vont travailler en ville pour rapporter un peu d’argent”, raconte Fatou.
Le gouvernement ivoirien a financรฉ quasi intรฉgralement la construction de ce site ainsi qu’un autre, de mรชme taille, plus ร l’est, prรจs de Bouna.
“On n’รฉtait pas obligรฉ de le faire, mais la Cรดte d’Ivoire est un pays d’hospitalitรฉ. Depuis 2021, des rรฉfugiรฉs s’installaient chez des habitants, certains villages รฉtaient saturรฉs. On a crรฉรฉ ces sites pour mieux coordonner l’assistance et รฉviter des conflits entre รฉleveurs et agriculteurs”, explique Paulin Yรฉwรฉ, conseiller dรฉfense et sรฉcuritรฉ auprรจs de la prรฉsidence ivoirienne.
Plutรดt que d’opter pour des tentes fournies par l’aide humanitaire – saturรฉe de demande avec le conflit en Ukraine – les autoritรฉs ont optรฉ pour des constructions en “semi-dur”, plus rapides ร mettre en place avec des opรฉrateurs locaux et finalement moins coรปteuses.
Un peu plus d’un an aprรจs son ouverture, le site est dรฉjร complet.

– Elan de gรฉnรฉrositรฉ –
Mais les personnes hรฉbergรฉes ร Niorniguรฉ ne sont qu’une petite partie des quelque 66.000 arrivรฉes, selon les estimations du HCR: la majoritรฉ a รฉtรฉ accueillie par des familles, dans diverses localitรฉs du nord ivoirien.
C’est le cas ร “Ouangolo”, situรฉe au carrefour du Burkina (30 km) et du Mali (90 km).
Dans le quartier de Koko, Ibrahima Tourรฉ est un “tuteur”. C’est lui qui fait enregistrer les familles qui arrivent et qui parfois les hรฉberge temporairement.
“Vendredi soir encore, huit femmes et enfants sont arrivรฉs, alors je les loge dans mon magasin en attendant qu’ils puissent trouver une petite maison”, explique-t-il.
Lors des premiรจres vagues en 2023, “j’ai eu jusqu’ร 30 personnes dans ma cour pendant plus de 7 mois”, se souvient-il.
Un peu plus loin dans une autre cour, ร l’abri d’un manguier chรฉtif, Djibril Barry, un autre tuteur, explique cet รฉlan de gรฉnรฉrositรฉ.
“Les rรฉfugiรฉs du Burkina, ce sont nos parents. On les accueille car c’est la crise chez eux. On fait de notre mieux avec nos maigres moyens”, dรฉtaille-t-il.
“Chez nous, la tradition c’est d’accueillir les รฉtrangers. Ce sont des gens qui ont quittรฉ leur pays dans des conditions dรฉplorables, on les traite comme nos frรจres”, confirme le chef du village de Ouangolodougou, Siaka Ouattara.
Pour subsister, les demandeurs d’asile comptent sur l’entraide de leurs familles d’accueil et quelques dons, du gouvernement ivoirien ou des institutions internationales comme le HCR.
Le rรชve de la plupart d’entre eux: trouver un petit champ pour cultiver et nourrir la famille, et scolariser les enfants, ce qui n’est le cas que pour quelques centaines d’entre eux.
“Tout le monde sait que c’est ici qu’il y a la paix”, sourit Aliou, arrivรฉ l’an dernier en Cรดte d’Ivoire. Saรฏdou, qui a fui avec sa famille, opine du chef: “ici au moins on ne me tue pas”.
Humaniterre avec AFP
Photos Issouf Sanogo






