Mbour,ย Sรฉnรฉgal
Reportage de Lucie PEYTERMANN
Photos de Patrick MEINNARDT
On les appelle “ceux qui restent”: ces orphelins doivent composer face ร l’attente insoutenable et le deuil impossible des “absents-prรฉsents”, leurs parents morts en mer ou dont on n’a plus jamais eu de nouvelles aprรจs la disparition de leur embarcation.
Le nombre de ces morts et disparus – et de leurs enfants – se chiffre au moins “ร des milliers” au Sรฉnรฉgal ces derniรจres annรฉes, indique ย Saliou Diouf, fondateur de l’association “Boza Fii” qui lutte contre l’oubli des personnes migrantes disparues.
Dans la ville portuaire de Mbour (ouest), les vies abรฎmรฉes et la parole sensible de ces enfants s’รฉcoutent derriรจre les murs des maisons.ย Le tabou entoure encore le choix de partir de leurs parents. La peur des familles de se confier aussi, dans un contexte oรน les autoritรฉs ont essentiellement une approche rรฉpressive pour empรชcher les dรฉparts de pirogues, arrรชter les passeurs, et secourir rรฉguliรจrement des embarcations ร la dรฉrive.
“J’ai beaucoup pleurรฉ… et puis aprรจs je me suis dit que c’est la volontรฉ divine”, souffle Fallou dans une diction hachรฉe Fallou, silhouette agitรฉe de spasmes, en รฉvoquant la mort de sa mรจre.

For children of Senegalese migrants lost at sea, the torment of grief is long-lasting.
Known as “those who remain”, the young bereaved are forced to live with the unbearable suspense or impossible grief of knowing a parent has either died or gone missing after their boat disappeared.
The number of such dead, missing and their children is at least in the thousands in Senegal as of recent years. (Photo by PATRICK MEINHARDT / AFP)



Leur vie a basculรฉ quand leur mรจre, Awa, รขgรฉe d’une trentaine d’annรฉes, est dรฉcรฉdรฉe au Maroc en 2024, aprรจs le naufrage d’une pirogue.
Depuis ce drame, “je suis devenu silencieux”, lรขche Fallou. Le garรงon “n’en parle pas avec sa grand-mรจre ni avec ses amis”, seulement avec son pรจre lors de ses visites. “Il me raconte que ma mรจre รฉtait une bonne personne…”.
Comme souvent dans les familles oรน la mรจre migrante a disparu, la famille s’est disloquรฉe: le pรจre est retournรฉ vivre dans sa famille, les enfants sont restรฉs avec leur grand-mรจre. Mais acculรฉe par le dรฉnuement, elle a dรป sรฉparer les frรจres, confiant le plus jeune ร son parrain.
Awa n’avait pas informรฉ sa mรจre de son projet, mais elle dรฉplorait souvent de la voir “se fatiguer” et voulait lui “venir plus en aide”.
– “Prie pour moi” –
“Elle m’a simplement dit qu’elle devait aller ร Dakar”, la capitale, relate Ndeye. Mais un soir, Awa l’appelle: “Maman, j’ai pris une pirogue pour rejoindre l’Europe et je voudrais que tu pries pour moi”.
Deux semaines d’angoisse plus tard, un appel leur annonce son dรฉcรจs dans un hรดpital au Maroc.
“On ne m’a pas rapportรฉ son corps et j’en suis toujours lร …”, murmure Ndeye, qui ne peut retenir ses larmes. “Voir des enfants, des innocents comme eux, devoir vivre sans mรจre, รงa vous affecte au plus profond de vous”.
En 2024, au moins 10.457 migrants sont morts ou disparus “ร la frontiรจre occidentale euro-africaine” en tentant de rejoindre l’Espagne via la pรฉrilleuse route Atlantique, selon Caminando Fronteras, le nombre le plus รฉlevรฉ enregistrรฉ depuis le dรฉbut du recensement en 2007 opรฉrรฉ par cette association.
Poussรฉs par le dรฉsespoir face au manque d’opportunitรฉs dans leur pays (chรดmage, disparition des ressources halieutiques, etc…) et du fait que l’Europe restreint les visas et contrรดle drastiquement ses frontiรจres, les candidats ร l’exil sont forcรฉs de recourir ร des embarcations clandestines, souvent vรฉtustes et surchargรฉes.
“Souvent les familles n’obtiennent pas assez d’informations pour faire leur deuil”, souligne Saliou Diouf. “L’acceptation de la disparition se fait trรจs difficilement”.
Les enfants apprennent parfois la nouvelle brutalement dans la rue ou chez des voisins. Certains se dรฉbattent entre une attente insupportable, le refus d’accepter le dรฉcรจs, ou la colรจre.
C’est le cas de Sokhna, 11 ans, visage d’ange assombri par un regard douloureux.ย Sa mรจre Fatou Ngom, son frรจre et sa soeur vivotent ร Mbour dans une chambre et une cour louรฉe ร plusieurs familles.
Le pรจre, Assane, est portรฉ disparu depuis que la pirogue qui le transportait a pris feu au large des cรดtes en 2022. On a simplement rapportรฉ ร Fatou qu’il “faisait partie des victimes”.




–ย Pauvretรฉ aggravรฉe –
Fatou explique que Sokhna a depuis des moments “d’absence”, notamment en classe, et du retard dans sa scolaritรฉ. “Des fois la nuit, elle fait des rรชves, elle crie “papa” plusieurs fois” dans la chambre oรน toute la famille vit.
Mรชme si leur relation semble complice, Sokhna explique sans dรฉtour que sa mรจre, encore accablรฉe par le chagrin et qui a beaucoup de mal ร parler de la disparition de son mari, ne la “comprend pas” quand elle veut lui parler de son pรจre.
“Quand je rรชve de lui et que j’ai peur parce que j’ai vraiment l’impression qu’il me parle, le lendemain je vais voir ma grand-mรจre”, confie Sokhna.ย “Elle me raconte quand mon pรจre courtisait ma mรจre, et des histoires sur lui…”.
“Je pense toujours ร mon pรจre quand je vois la mer”, souffle-t-elle.ย C’est sa grand-mรจre, voyant son chagrin, qui a dit ร Sokhna d’รฉviter de circuler par la plage et son alignement de pirogues.
Contrairement ร sa soeur qui garde son chagrin enfoui, Boubacar, 14 ans, a du mal ร retenir son รฉmotion en racontant ce jour de 2022: “ma famille est venue trouver ma mรจre; elle prรฉparait du cafรฉ. Ils ont dit “Assane est mort dans la pirogue+; elle รฉtait en รฉtat de choc, elle s’est mise ร pleurer, et nous aussi”.
“Mon pรจre voulait nous construire une maison. Avant d’y arriver, Dieu a pris son รขme…”.
“Je pense souvent ร lui, surtout quand ma mรจre n’a pas l’argent pour la dรฉpense quotidienne parce que c’est lui qui nous aidait ร vivre”, sanglote-t-il.
A 14 ans, l’adolescent travaille dรฉjร rรฉguliรจrement aprรจs l’รฉcole dans un atelier de menuiserie mรฉtalliqueย pour aider sa mรจre.
Ces orphelins doivent tenter de se reconstruire dans des familles brisรฉes et qui tombent dans une prรฉcaritรฉ encore plus prรฉgnante (rรฉduction du nombre de repas, dรฉscolarisation des enfants, endettement…).ย Nombre d’entre eux grandissent trop vite, รฉprouvรฉs par les responsabilitรฉs.
Prรจs de Boubacar, sa soeur Coumba, cinq ans, pieds nus, vรชtements รฉlimรฉs, s’amuse ร dessiner sur un tableau accrochรฉ au mur de la cour.ย La fillette a grandi sans presque connaรฎtre son pรจre.
“C’est elle qui me fait pleurer parce qu’elle me demande toujours des nouvelles de son pรจre”, confie Fatou. “Je lui rรฉponds qu’il est en voyage”.
“Elle peut devenir folle si on lui explique maintenant…”, renchรฉrit Boubacar.
–ย Briser le silence –
La douce Amy Dramรฉ n’a pas non plus dit la vรฉritรฉ ร ses enfants de dix, six et trois ans.ย Son mari – qui avait vu tous ses collรจgues pรชcheurs acculรฉs par la pauvretรฉ tenter la traversรฉe – l’a appelรฉe depuis un bateau le 10 aoรปt 2024.
“Il m’a demandรฉ des nouvelles des enfants, et de prier pour lui; c’est la derniรจre fois que j’ai eu des nouvelles”, dit-elle, bouleversรฉe.
Un mois aprรจs, les autoritรฉs les ont informรฉs que la pirogue avait รฉchouรฉ au Cap-Vert, sans survivants.
Amy continue ร dire ร ses enfants que leur pรจre est en campagne de pรชche. “Ce sont des enfants…”, lรขche-t-elle. “Ils prennent tout le temps mon tรฉlรฉphone pour regarder des vidรฉos de leur pรจre; ils ne vont pas l’oublier…”.
Tenter de briser ce silence, c’est l’objectif d’un programme pionnier au Sรฉnรฉgal de prise en charge psycho-sociale de ces enfants, dรฉbutรฉ en 2024.
Une cinquantaine d’orphelins sont accompagnรฉs par l’ONG internationale Dรฉlรฉgation diocรฉsaine des migrations (DDM) Sรฉnรฉgal, qui a entamรฉ ce travail aprรจs avoir constatรฉ la souffrance des femmes de disparus, particuliรจrement due au “deuil ambigu” liรฉ ร l’incertitude sur le dรฉcรจs.
“On a constatรฉ que beaucoup de leurs enfants souffraient aussi, d’une maniรจre diffรฉrente, plus en silence, avec beaucoup de colรจre”, explique Jordi Balsells, directeur de la DDM.
L’ONG fait trois tournรฉes par an dans d’autres rรฉgions du Sรฉnรฉgal, et mรจne des accompagnements ร domicile.
Dans le centre de Mbour, dans un bรขtiment baignรฉ de lumiรจre, alors que leurs mรจres travaillent dans un atelier de couture pour avoir une source de revenus supplรฉmentaire, les enfants – tous orphelins de pรจres migrants – sont reรงus en thรฉrapie.
Si en apparence plusieurs chahutent en patientant, cela masque souvent une attitude fragile.
Babacar Ndiaye, 12 ans, submergรฉ par l’รฉmotion, ne parviendra pas ร se confier sur la disparition de son pรจre mareyeur en 2024 dans le chavirement d’une pirogue au large de Mbour.
“Sache que si tu veux parler, on est lร ”, lui dit doucement Tesa Reimat Corbella, mรฉdecin spรฉcialisรฉe dans le deuil, qui s’occupe de l’accompagnement psycho-social.
– “Stigmatisation”ย –
A l’inverse, son frรจre de neuf ans, Pape Balla, dรฉgage une assurance รฉtonnante. Il se confie tout en ne lรขchant pas deux figurines de crocodile et de lama.
“Mon pรจre ne voulait pas partir mais c’est celui qui a organisรฉ le voyage qui l’a forcรฉ!”, lance-t-il, maniรจre ร lui de faire face ร cet abandon qu’il ne comprend pas. “Ca me fait mal qu’il ait disparu; je voulais qu’il reste avec nous…”.
“J’ai des amis au quartier qui ont vรฉcu la mรชme chose mais on n’en discute pas”, ajoute Pape, qui raconte aussi des souvenirs aux cรดtรฉs du pรจre. “Il m’achetait souvent des ballons et รงa me manque…”.
A l’instar de Babacar, Bambi Diop, 10 ans, ne pourra d’abord n’articuler que quelques mots: “je veux pas parler de mon pรจre…”.
Avec sollicitude, la psychothรฉrapeute Katy Faye prend Bambi par les รฉpaules et tente de calmer son accรจs de larmes.
“Quand je pars en classe je pense ร lui”, lรขche Bambi finalement, expliquant que c’est souvent son pรจre qui la dรฉposait ร l’รฉcole.
La fillette reste en partie dans le dรฉni, affirmant que son pรจre vit dans une autre ville du Sรฉnรฉgal et qu’il va “bien”. Des mots qui surprendront sa mรจre, qui assure que sa fille “sait” que son pรจre est dรฉcรฉdรฉ dans un naufrage en 2024.
Pour Tesa Reimat Corbella, le principal dรฉfi, “c’est de casser le silence” entourant la disparition. “Il faut commencer ร donner des mots ร ce qui s’est passรฉ, pouvoir parler avec les enfants du souvenir de qui รฉtait leur pรจre, et travailler avec le parent qui est restรฉ”.
Elle se rรฉjouit que l’ONG ait rรฉussi ร crรฉer “un espace sรปr, oรน ils peuvent partager avec les autres enfants”. “Le fait qu’ils acceptent ce qui est arrivรฉ et qu’ils peuvent en parler sans peur, sans honte, c’est le plus important”.
Mais il y a “encore beaucoup de travail”, reconnaรฎt-elle. “Quand les enfants sortent de cet espace, ร l’รฉcole ou dans la rue il y a encore de la stigmatisation”.
Acteur de la sociรฉtรฉ civile et spรฉcialiste depuis 20 ans des questions migratoires, Mamadou Diop Thioune regrette que le soutien รฉconomique et psycho-social ร ces familles ne soient “pas pris en compte dans (nos) politiques publiques”.
Il pointe le manque d’information des autoritรฉs, d’outils et de personnel formรฉ, alors que les “consรฉquences sociales” pour le Sรฉnรฉgal de ces disparitions d’exilรฉs “sont dramatiques”.
Au centre DDM, une lumiรจre douce de fin de journรฉe apaise l’atmosphรจre. Les enfants alignรฉs sur des matelas au sol sont fascinรฉs par le film d’animation “Kirikou et la Sorciรจre”, sous le regard de Tesa et ses collรจgues.
La sociรฉtรฉ sรฉnรฉgalaise doit รชtre davantage “sensibilisรฉe sur la situation des disparus et de leurs familles”, martรจle Tesa. “C’est important de redonner une dignitรฉ aux personnes disparues, des gens qui รฉtaient partis chercher une vie meilleure”, plaide-t-elle.
“Il faut qu’on puisse parler de ce sujet sans cacher ces enfants et ces familles”.
Humaniterre avec AFP






