Mercredi 02 ย avril 2025
Rosso,ย Sรฉnรฉgal
Par Soulรฉ Dia
La scรจne continue de hanter le sommeil d’Ismaรฏla Bangouraย : cette nuit-lร , alors que le jeune Guinรฉen et ses compatriotes sont en train de dormir, des policiers mauritaniens font irruption dans leur logement ร Nouakchott et les passent ร tabac, avant de les conduire manu militari au poste de police.
Ismaรฏla, 25 ans, venu en Mauritanie en 2024 pour gagner sa vie, est ensuite expulsรฉ avec ses camarades au Sรฉnรฉgal voisin aprรจs trois jours de dรฉtention sans pouvoir manger ni avoir accรจs ร des toilettes, raconte ce menuisier de formation.
“Ils nous ont tabassรฉs et amenรฉs en prison sans rien nous dire” et “pris tout ce qu’on possรฉdaitย : argent, montres, tรฉlรฉphones”, accuse Ismaรฏla, vรชtu d’un maillot de l’รฉquipe nationale de foot de Guinรฉe assorti ร un short noir, les “seuls habits qui lui restent”.
“Ils nous ont (ensuite) menottรฉs et nous ont mis dans des bus surchargรฉs pour nous expulser comme des vauriens”, raconte-t-il.
Le groupe d’hommes erre depuis dans les rues de Rosso dans le nord sรฉnรฉgalais, sans destination prรฉcise et aucune connaissance dans cette localitรฉ reculรฉe du pays.
Depuis plusieurs semaines, la Mauritanie mรจne une campagne d’expulsions de migrants notamment sรฉnรฉgalais, maliens, ivoiriens, guinรฉens, suscitant de vives critiques dans la rรฉgion.
-“Expulsions inhumaines”-
La Mauritanie, pays majoritairement dรฉsertique d’Afrique de l’Ouest, situรฉ sur la cรดte atlantique, sert de point de dรฉpart ร de nombreux migrants venus de tout le continent pour tenter de rejoindre l’Europe en prenant la mer.
Les expulsions de migrants sont des opรฉrations de “routine” qui visent les personnes en situation irrรฉguliรจres selon les autoritรฉs mauritaniennes qui n’ont pas donnรฉ de chiffres sur l’ampleur de ces refoulements.
Parmi les migrants interrogรฉs par l’AFP, aucun n’a affirmรฉ vouloir prendre la mer.
Des ONG ont dรฉnoncรฉ des expulsions “inhumaines” et le gouvernement sรฉnรฉgalais s’est dit “indignรฉ” des traitements subis par ses ressortissants.
Les expulsions sont “faites dans le respect des conventions internationales”, a justifiรฉ devant la presse le ministre mauritanien de l’Intรฉrieur, Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine.
Selon le gouvernement les migrants sont refoulรฉs vers les postes frontiรจres par lesquels ils sont entrรฉs dans le pays.
A quelques mรจtres du poste-frontiรจre de Rosso, une trentaine de migrants, en majoritรฉ des Guinรฉens dont des femmes et des enfants, squattent un รฉtroit bรขtiment dรฉlabrรฉ et jonchรฉ d’ordures, chacun essayant de se constituer son petit espace.
“Pour avoir une place oรน dormir la nuit il faut vite s’installer”, raconte Abibou. Pour le resteย ? “Ils vont dormir dans la rue”, assure-t-il.
Les plus chanceux atterrissent dans les locaux de la Croix-Rouge oรน ils sont pris en charge. Mais selon le prรฉsident du comitรฉ local de l’organisation ร Rosso, Mbaye Diop, l’affluence de migrants ces derniers jours est telle qu’ils n’ont plus de place pour tous les accueillir.
“Ceux qui viennent ici arrivent gรฉnรฉralement trรจs fatiguรฉs. Ils ont faim et ont besoin de prendre une douche, mais aussi d’une assistance psychologique pour certains”, raconte M. Diop.
En cet aprรจs-midi, certains migrants, allongรฉs sur de vieilles nattes, essaient de s’assoupir, malgrรฉ le bruit et le va-et-vient de leurs camarades de fortune. D’autres restent blottis dans leur coin, le regard perdu.
– Au bord du fleuve Sรฉnรฉgal –
“On a faim. On n’a rien mangรฉ depuis ce matin”, se plaignent quelques-uns, tandis que d’autres s’agitent, disant vouloir rentrer chez eux.
Au milieu de la cohue, Ramatoulaye Camara tente de bercer son enfant. Expulsรฉe dรฉbut mars, la jeune femme affirme avoir subi des violences des gardes mauritaniens, malgrรฉ sa grossesse avancรฉe.
Comme beaucoup de migrants, elle raconte avoir รฉtรฉ frappรฉe, emprisonnรฉe et s’รชtre fait dรฉpouiller de tous ses bagages. “On a beaucoup souffert”, dit-elle, sous les pleurs de son enfant.
Dans une combinaison de travail gris-jaune et des chaussures de sรฉcuritรฉ, Idrissa Camara, 33 ans, travaillait ร Nouakchott depuis 2018 comme menuisier. Le 16 mars, il a รฉtรฉ interpellรฉ et refoulรฉ, alors qu’il รฉtait en plein travail. Depuis, il traine avec la mรชme tenue, la seule possession qui lui reste.
“Elle รฉtait tellement sale et puante ces derniers jours, j’ai รฉtรฉ obligรฉ d’aller la laver dans le fleuve. J’ai dรป rester ร cรดtรฉ en caleรงon le temps que รงa sรจche”, dit-il.
Mariรฉ et pรจre de deux enfants, Idrissa dit cacher son expulsion ร sa famille pour ne pas les “traumatiser”.
“Tout ce que je veux, c’est travailler et subvenir aux besoins de ma famille. Je n’ai fait de mal ร personne”, dit-il, assurant qu’il veut retourner ร ses activitรฉs ร Nouakchott.
Humaniterre avec AFP