Accra, Ghana
Par Winnifred Lartey
Le calme à l’entrée de la forêt contraste avec les chants, les prières, les claquements de mains et les lamentations qui résonnent au milieu de la clairière.
Certains fidèles s’effondrent au sol, comme saisis par des forces invisibles.
À travers le pays, des camps de prière comme celui-ci accueillent de plus en plus de personnes souffrant de dépression, d’anxiété ou de troubles psychotiques, dont la prévalence a fortement augmenté depuis la pandémie de Covid-19 selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Avec un peu plus de 80 psychiatres pour plus de 35 millions d’habitants, selon l’Autorité pour la santé mentale (MHA) ghanéenne, l’accès aux soins spécialisés au Ghana reste très limité, surtout en zones rurales.
Dans ce pays où plus de 70% des habitants sont de religion chrétienne et appartiennent principalement à des églises évangéliques pentecôtistes, la stigmatisation freine la prise en charge des troubles mentaux.
Une enquête d’Afrobarometer de 2022 révèle que 60% des Ghanéens attribuent les troubles mentaux à la sorcellerie ou aux malédictions.
Et la profonde méfiance envers les hôpitaux comme l’espoir d’un miracle instantané continuent d’attirer des milliers de personnes dans des camps de prière évangéliques à travers le pays.
Cette vue aérienne montre la forêt d’Achimota à Accra, le 15 janvier 2026. La forêt d’Achimota, une étendue de verdure dans la capitale du Ghana, sert également de refuge improbable pour les désespérés.
Un pasteur dirige une réunion de prière dans une station de l’enclave de prière de la forêt d’Achimota à Accra, le 15 janvier 2026. (Photo de Nipah Dennis / AFP)
Les membres d’un groupe chrétien prient dans une station de l’enclave de prière de la forêt d’Achimota à Accra, le 15 janvier 2026. La forêt d’Achimota, une étendue de verdure dans la capitale ghanéenne, sert également de sanctuaire improbable pour les personnes désespérées.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, la dépression et l’anxiété ont augmenté à la suite de la Covid-19 au Ghana et dans toute l’Afrique.
Au Ghana, un peu plus de 80 psychiatres s’occupent d’une population de plus de 35 millions d’habitants, selon la Mental Health Authority (MHA), une agence gouvernementale dépendant du ministère de la Santé.
L’accès aux soins cliniques est limité en dehors des grandes villes. Et même si la MHA affirme que plus de 21 % des Ghanéens souffrent de troubles mentaux légers à graves, seuls 2 % du budget national de la santé sont alloués aux soins de santé mentale.
Les familles se tournent souvent vers des « camps de prière » dans la forêt et des guérisseurs spirituels, convaincues que la maladie mentale trouve son origine dans des malédictions, la sorcellerie ou la possession. (Photo de Nipah Dennis / AFP)
– “Perturbée” –
Dans la clairière d’Achimota, Faustina, un prénom d’emprunt, âgée d’une trentaine d’années, fixe le vide.
Sa famille déclare qu’elle est “mentalement perturbée” depuis un mois.
Convaincus que son mal est d’origine spirituelle, ses proches l’ont amenée voir Elisha Ankrah, “prophète” de l’église évangélique The World for Christ.
“Elle a changé du jour au lendemain. Nous pensons que c’est une malédiction. Les médicaments de l’hôpital prennent du temps, mais la prière peut agir instantanément”, déclare à l’AFP la soeur de Faustina, Rita Kumi, agenouillée à ses côtés.
Vêtu de blanc, le “prophète” Ankrah assure que la prière et le jeûne constituent les principaux remèdes.
“Ce que les médecins ne peuvent pas guérir, Dieu le peut”, veut-il croire.
“Beaucoup viennent ici après l’échec des hôpitaux. Par la prière et le jeûne, ils se sentent régénérés”, poursuit le religieux.
Selon les autorités sanitaires, plus de 21% des Ghanéens souffriraient de troubles mentaux légers à sévères. Or, seuls 2% du budget national de la santé sont consacrés à la santé mentale.
À environ une heure et demie au nord-est d’Accra, au camp de prière Mt. Horeb à Mamfe, Kingsley Adjei, un fidèle, est catégorique: “On ne traite pas les esprits avec des comprimés, on les brise par la prière”.
À Adeiso, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, le camp de prière Pure Power accueille également des patients. Augustina Twumasi, qui officie comme diacre, estime que ces camps soulagent un système de santé à bout de souffle.
“Sans les camps de prière, les hôpitaux s’effondreraient sous le nombre de patients (…) nous aidons l’Etat”, affirme-t-elle.
– Chaînes, jeûne –

Depression and anxiety have surged in the wake of Covid-19 in Ghana and Africa as a whole, according to the World Health Organization.
In Ghana, just over 80 psychiatrists serve a population exceeding 35 million people, according to the Mental Health Authority (MHA), a government agency under the Ministry of Health.
Access to clinical care is thin outside major cities. And even as the MHA says more 21 percent of Ghanaians are living with mild to severe mental disorders, only two percent of the national health budget is allocated to mental healthcare.
Families often turn instead to forest “prayer camps” and spiritual healers, driven by beliefs that mental illness is rooted in curses, witchcraft or possession. (Photo by Nipah Dennis / AFP)

À l’hôpital universitaire Korle Bu, principal établissement du pays, la psychiatre Abigail Harding souligne le poids des croyances religieuses.
“La détresse psychique ou les comportements inhabituels sont souvent interprétés comme spirituels — sorcellerie, malédictions, possession — plutôt que comme des maladies” ce qui explique que les patients se tournent “d’abord vers les camps de prière plutôt que vers les hôpitaux”, détaille-t-elle.
“Le problème, c’est que beaucoup de ces structures confessionnelles ne sont pas réglementées et manquent de professionnels formés. Certains patients subissent l’enchaînement, le jeûne forcé ou l’isolement, ce qui peut aggraver les traumatismes et retarder des traitements efficaces”, déplore la psychiatre.
Aussi, des ONG dénoncent les conditions dans lesquelles se retrouvent les patients dans plusieurs de ces camps, souvent installés dans des locaux exigus et mal ventilés, où des fidèles sous-alimentés dorment sur des sols en béton.
Malgré l’interdiction par le Ghana en 2017 de l’utilisation de chaînes pour les personnes souffrant de troubles psychosociaux, cette pratique n’a pas cessé, selon Human Rights Watch. En 2023, l’organisation a contribué à la libération de plus de 30 patients enchaînés dans la seule région orientale du pays.
La loi ghanéenne sur la santé mentale de 2012 stipule que nul “ne peut être soumis à la torture, à la cruauté ou à des traitements inhumains”.
Cependant, seules cinq des seize régions du pays disposent de comités de visite opérationnels chargés de faire appliquer la loi.
Le psychologue clinicien Emmanuel Asampong, de l’Université du Ghana, estime que de nombreux cas de dépression passent inaperçus et plaide pour une collaboration entre guérisseurs religieux et professionnels de santé.
“S’ils détectent des signes de danger, ils peuvent orienter les patients vers les hôpitaux”, déclare-t-il.
Alors que le soleil se lève au-dessus de la forêt d’Achimota, les prières s’intensifient. Faustina reste immobile. À ses côtés, sa sœur lui serre la main en lui murmurant que la guérison est proche. Peut-être pas aujourd’hui, mais après davantage de jeûne.
Humaniterre avec AFP
Credit photo : Nipah Dennis





